Emmanuel Macron aux Bernardins:

Emmanuel Macron aux Bernardins: Gouverner avec l’Eglise plutôt qu’avec tous les citoyens

 

Emmanuel Macron a lu hier soir aux Bernardins un long discours fleuve, rédigé par Sylvain Fort, à l’attention des instances catholiques françaises.

Pour mettre en lumière les points nodaux de ce texte volontiers emphatique et moralisateur, il faut d’abord prendre distance et se souvenir de toutes les décisions prises depuis presque un an par le gouvernement Macron, aidé par une Assemblée nationale verrouillée par la LREM, et caractérisée par une absence totale de pluralisme démocratique. Aucun amendement proposé par l’opposition n’y a été ni discuté ni retenu, quel que soit le sujet. Il s’agit donc d’un ersatz d’Assemblée nationale, non représentative de tous les citoyens, et pratiquant un simulacre de démocratie.

Il faut avoir en tête le détricotage complet de notre modèle social d’après guerre, élaboré par le CNR, sous les coups de boutoir d’une idéologie hyperlibérale dont l’objectif principal est d’augmenter les rapports et dividendes du capitalisme financier au détriment des intérêts de tous les citoyens. La conséquence de ce BlitzKrieg (guerre éclair économico-sociale proposée par Fillon et mise en œuvre par Macron) est le creusement des inégalités, l’enrichissement des plus riches et l’appauvrissement des plus pauvres. C’est également la disparition des pays-nations : de leur identité, de leurs frontières, de leur histoire, de leur singularité, et leur remplacement par des sociétés uniformisées, constituées de communautés (ethniques, religieuses...) qui se juxtaposent de façon chaotique et entrent nécessairement en conflit les unes avec les autres. C’est la mise en avant pléthorique de la religion comme opium du peuple, consolation et juridiction se substituant à une Loi laïque et républicaine devenue obstacle à l’affirmation débridée de l’hyperliberalisme, capitalisme financier du désastre et du chaos.

Il faut également se souvenir que depuis des années le dispositif laïque de la France subit des attaques internes répétées, venant de personnes comme Baubérot, Bianco, Cadène, œuvrant en compagnie d’islamistes patentés, de politiciens, d’universitaires, de journalistes, d’associations, de mouvements, pour défaire la laïcité et la transformer en liberté de religion, permettant aux intégristes religieux de tout poil, et à l’islamisme, de prendre solidement pied dans notre société. Ce faisant, ces irresponsables permettent aux clivages inter-communautaires et aux guerres de religion de se substituer à la concorde citoyenne assurée par le fragile dispositif de la laïcité.

▪️La démarche d’Emmanuel Macron hier soir répond pleinement à tous ces objectifs. Et, pour la réaliser, il n’a pas hésité à violer les impératifs laïques de la constitution. «Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, sans doute, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.

Pour cela, il n’est pas d’autre moyen qu’un dialogue en vérité.»

E. Macron semble oublier qu’il n’y a pas de lien constitutionnel entre l’Etat et l’Eglise dans notre société laïque, depuis plus de 100 ans. Rien ne s’est donc «abîmé». Il n’entre pas dans les fonctions et missions du président de la république, de toute façon, de les restaurer.

▪️Emmanuel Macron a entrepris hier de se rapprocher des catholiques (et des religions) en affirmant la prééminence de la foi et de la pratique religieuse sur les formes non religieuses d’engagement et de spiritualité. Il est sorti sans aucune gêne de son rôle de représentant de tous les Français (dont la moitié sont non croyants), en exprimant tranquillement sa propre idéologie. «Oui, la France a été fortifiée par l’engagement des catholiques. Disant cela, je ne m’y trompe pas. Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir, ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes. Ce n’est pas au nom seulement d’une morale judéo-chrétienne sécularisée. C’est parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse. Certains pourront considérer que de tels propos sont en infraction avec la laïcité. Mais après tout, nous comptons aussi des martyrs et des héros de toute confession et notre histoire récente nous l’a encore montré et y compris des athées, qui ont trouvé au fond de leur morale les sources d’un sacrifice complet.

Autrement dit, pour Emmanuel Macron, la foi et la pratique religieuses sont les meilleurs ressorts d’un «sacrifice complet». «Après tout», «y compris des athées» peuvent le faire mais c’est pour lui manifestement peu significatif.

▪️Emmanuel Macron a une conception très particulière de la laïcité: «je considère que la laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens.»

Or la laïcité est non seulement la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais également la prééminence de la liberté de conscience. Doit-on rappeler à Emmanuel Macron que les citoyens peuvent avoir une spiritualité en dehors de toute foi et de toute «part sacrée»?

Mais cette laïcité ne convient manifestement pas à E. Macron: «Je suis, comme chef de l’État, garant de la liberté de croire et de ne pas croire, mais je ne suis ni l’inventeur ni le promoteur d’une religion d’État substituant à la transcendance divine un credo républicain. »

Voilà la laïcité transformée sous sa baguette en une «religion d’état» et réduite à un «credo républicain».

▪️ E. Macron expose tranquillement ses propres croyances et convictions en matière de rapport entre État et catholicisme, en opposition à ses prédécesseurs dont il tient à se démarquer: « C’est d’autant plus vrai que la situation actuelle est moins le fruit d’une décision de l’Église que le résultat de plusieurs années pendant lesquels les politiques ont profondément méconnu les catholiques de France. » «Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne me semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens. Et je suis convaincu que la sève catholique doit contribuer encore et toujours à faire vivre notre nation. »

E. Macron sort de son rôle. Les catholiques et les religions n’ont besoin ni de l’autorisation ni de l’aide du président de la république française pour affirmer leurs positions. Et le président de la république n’a aucun besoin des religions pour gouverner.

▪️Après avoir disserté sur les deux «sujets de notre temps», la bioéthique et le sujet des migrants (la «protection de la vie», notamment lorsqu’elle est «sans défense») E. Macron expose sa position de l’entre deux ou du en même temps, qu’il nomme

«humanisme réaliste».

Pour les migrants, il avance une évidence: il faut tenir compte de leurs besoins, mais aussi de l’incertitude de la «population locale» qui «la pousse vers des options politiques extrêmes, déclenche souvent un repli qui tient du réflexe de protection. Une forme d’angoisse quotidienne se fait jour qui crée comme une concurrence des misères ». Pour la bioéthique, il rassure les instances catholiques de façon ostensible : «Vous le savez, j’ai décidé que l’avis du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE), Monsieur le président, n’était pas suffisant et qu’il fallait l’enrichir d’avis de responsables religieux.»

▪️Il définit l’État et l’Église comme deux ordres institutionnels différents appelés à collaborer: « tous deux exercent une autorité et même une juridiction. Ainsi, nous avons chacun forgé nos certitudes et nous avons le devoir de les formuler clairement, pour établir des règles, car c’est notre devoir d’état. Aussi le chemin que nous partageons pourrait se réduire à n’être que le commerce de nos certitudes ».

Le « commerce de nos certitudes »... Il compte donc décider (autorité) et juger (juridiction) avec l’Eglise.

▪️Et le voilà entrant dans une dissertation sur le malheur de notre temps. Où l’on entend l’écho de ses «pensées» préélectorales sur les bons à rien, les je m’en foutiste, ce qu’il résume par le «relativisme» opposé à «l’absolu» : «Ce qui grève notre pays, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, ce n’est pas seulement la crise économique. C’est le relativisme. C’est même le nihilisme. C’est tout ce qui laisse à penser que cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre. Pas la peine de travailler. Et surtout pas la peine de tendre la main, et de s’engager au service de plus grand que soi.

Le système progressivement a enfermé nos concitoyens dans l’à-quoi bon, en ne rémunérant plus vraiment le travail ou plus tout à fait, en décourageant l’initiative, en protégeant mal les plus fragiles, en assignant à résidence les plus défavorisés et en considérant que l’ère post-moderne dans laquelle nous étions arrivés était l’ère du grand doute, qui permettait de renoncer à tout absolu. »

Le «système»: lequel? Quel système pousse les gens à «renoncer à tout absolu»? Quel «absolu», d’ailleurs? La réponse de Macron ne peut évidemment être qu’une fuite vers la prétendue transcendance. Comment pourrait-il désigner le mal qui ronge nos sociétés et qui a pour noms hyperlibéralisme, capitalisme du désastre, qui renforcent et décuplent les pires défauts de l’humanité, alors qu’il en est l’un des chantres les plus inflexibles?

▪️Et il flatte les identitaires chrétiens. Toujours en faisant le même contresens: pour lui, la spiritualité ne peut exister que chez les croyants. «Plus que jamais l’action politique a besoin de ce que la philosophe Simone Weil appelait l’effectivité. C’est-à-dire cette capacité à faire exister dans le réel les principes fondamentaux qui structurent la vie morale, intellectuelle et, dans le cas des croyants, spirituelle. C’est ce qu’ont apporté à la politique française les grandes figures que furent le général de Gaulle, Georges Bidault, Robert Schuman, Jacques Delors, ou encore les grandes consciences françaises qui ont éclairé l’action politique, comme Clavel, Mauriac, Lubac, Marrou… Et ce n’est pas une pratique théocratique ni une conception religieuse du pouvoir qui s’est fait jour, mais une exigence chrétienne importée dans le champ laïc de la politique.Cette place aujourd’hui est à prendre. Non parce qu’il faudrait à la politique française son quota de catholiques, de protestants, de juifs ou de musulmans, non, ni parce que les responsables politiques de qualité ne se recruteraient que dans les rangs des gens de foi, mais parce que cette flamme commune dont je parlais tout à l’heure à propos d’Arnaud Beltrame fait partie de notre histoire et de ce qui toujours a guidé notre pays. Le retrait ou la mise sous le boisseau de cette lumière n’est pas une bonne nouvelle.

Qui a mis cette lumière sous le boisseau? Comme le dit Henri Peña Ruiz, Macron invente un ennemi aux catholiques. Sans doute croit-il ainsi faire plaisir aux anti-laïques en taclant les anticléricaux républicains, les laïcistes ou laïques radicalisés.

▪️ Il se range du côté des catholiques en montrant sa convergence totale de vue avec l’Eglise devenue son alliée principale: « À ce propos, il me faut rappeler la clarté parfaite du texte proposé par la Conférence des évêques en novembre 2016 en vue de l’élection présidentielle, intitulé «Retrouver le sens du politique». «J’avais fondé En Marche ! quelques mois plus tôt et sans vouloir engager, Monseigneur, une querelle de droits d’auteur, j’y ai lu ces phrases dont la consonance avec ce qui a guidé mon engagement m’a alors frappé. Il y est ainsi écrit que, je cite, « Nous ne pouvons pas laisser notre pays voir ce qui le fonde risquer de s’abîmer gravement, avec toutes les conséquences qu’une société divisée peut connaître. C’est à un travail de refondation auquel il nous faut, ensemble, nous atteler.»

▪️ Et il confie à l’Eglise catholique la mission d’initier, d’entretenir et de renforcer le libre dialogue avec l’islam dont le monde a tant besoin, et que vous avez évoqué. Car il n’est pas de compréhension de l’islam qui ne passe par des clercs, comme il n’est pas de dialogue interreligieux sans les religions.

▪️Après avoir évoqué les chrétiens d’Orient, il termine sur la mission princeps qu’il donne à l’Eglise «Il est enfin une dernière liberté dont l’Église doit nous faire don, c’est de la liberté spirituelle.Car nous ne sommes pas faits pour un monde qui ne serait traversé que de buts matérialistes. Nos contemporains ont besoin, qu’ils croient ou ne croient pas, d’entendre parler d’une autre perspective sur l’homme que la perspective matérielle. Ils ont besoin d’étancher une autre soif, qui est une soif d’absolu. Il ne s’agit pas ici de conversion mais d’une voix qui, avec d’autres, ose encore parler de l’homme comme d’un vivant doté d’esprit. Qui ose parler d’autre chose que du temporel, mais sans abdiquer la raison ni le réel. Qui ose aller dans l’intensité d’une espérance, et qui, parfois, nous fait toucher du doigt ce mystère de l’humanité qu’on appelle la sainteté, dont le pape François dit dans l’exhortation parue ce jour qu’elle est « le plus beau visage de l’Église ».

L’opium du peuple en guise de consolation. Et la sainte liberté de croire à la place de la liberté de conscience.

 

https://www.marianne.net/debattons/forum/emmanuel-macron-aux-bernardins-gouverner-avec-l-eglise-plutot-qu-avec-tous-les

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau