Marwan Muhammad, du “bon usage” de la culture et de la grammaire

  

Marwan Muhammad, du “bon usage” de la culture et de la grammaire française (par Naëm Bestandji)
L'islam est UNE religion française. Le foulard est UN vêtement français. Mohamed est UN prénom français. Du bon usage des pronoms indéfinis.
Cette déclaration citée dans l’hagiographie de Marwan Muhamad, publiée dans Le Monde le 31 octobre 2016, a été reprise par l’intéressé sur Twitter. Pourquoi a-t-il dit cela et pourquoi l’a-t-il repris ensuite sur Twitter ? Petite explication :
L’islam a sa place en France, comme les autres religions. Mais il n’est pas une religion française. Inutile d’avoir un doctorat en Histoire pour le savoir. De plus, si vraiment c’était le cas, les islamistes n’auraient pas besoin de toujours faire venir des "savants" de l’étranger pour apporter la bonne parole en France. Les prédicateurs français étant des seconds couteaux. Les français musulmans qui expriment leurs formules religieuses entre eux le feraient aussi en français, pas en arabe : ils diraient entre eux “que la paix soit sur toi” au lieu de dire "salam oualikoum", ou bien “si Dieu le veut” au lieu de dire "inchallah", ou encore "Dieu, gloire à Lui, le Très-Haut" plutôt que "Allah soubhanahou wa ta’ala", etc. Car un des éléments les plus importants quand on prétend que sa religion appartient à un pays, à une culture, est de s’exprimer dans sa langue. C’est la moindre des choses. Le but de ces formules est de s’identifier à l’Oumma, la communauté transnationale des musulmans, afin de montrer que leur islamité est supérieure à leur citoyenneté. On se reconnait d’abord entre nous avant de se reconnaitre avec les autres citoyens. Ils pensent ainsi se sentir plus proche, par exemple, d’un jordanien musulman que d’un français athée ou d’une autre confession. Si l’islam était une religion française, ses théologiens et idéologues de référence le seraient aussi, et ce genre d’attitude et de formules en langue étrangère n’existeraient pas. Les français de confession musulmane qui considèrent leur religion comme étant intime ne s’expriment pas de la sorte. Ils préfèrent la spiritualité plutôt que l’apparence verbale ou vestimentaire.
 
Le "foulard" dont parle M. Muhammad est en réalité le hijab (ou jelbab et niqab, selon le degré de zèle). Il n’est donc pas français, ni même maghrébin, turc ou indonésien d’ailleurs. En Tunisie par exemple, le voile traditionnel est le safsari. Le "foulard" auquel fait référence le directeur du CCIF a été inventé par les intégristes musulmans en Égypte et en Arabie Saoudite (selon le modèle) au début du 20ème siècle. C’est un uniforme politique qui n’a rien de religieux et dont la seule raison d’être est purement sexiste. Il affirme l’infériorité des femmes et l’impureté de leur corps en les cachant sous un tissu pour ne pas exciter les animaux en rut que seraient les hommes. Ce tissu a été standardisé pour être reconnu et retrouvé dans le monde entier. On y ajoute le vernis de la "pudeur islamique". Les femmes voilées sont ainsi considérées comme vertueuses, et les autres sont impudiques et pas assez musulmanes. Hani Ramadan, frère de Tariq, a comparé les femmes non voilées à des pièces de 2 euros qui passent de poche en poche. Autrement dit des putes qui passent de pénis en pénis... D’autres expliquent que si une femme non voilée se fait violer, c’est qu’elle l’a bien cherché. On enrobe enfin le tout avec une bonne dose de religion pour désamorcer toute critique faite au nom de l’égalité des sexes. En France, on appelle ces critiques "l’islamophobie".
 
Les frontières nationales ne comptent donc pas. L’objectif est que chaque musulman à travers le monde puisse s’identifier à l’Oumma pour y être rassemblés. Cette communauté étant considérée comme supérieure à toutes les autres. Ainsi, le particularisme des voiles culturels (tout aussi sexistes d’ailleurs) de chaque pays a été remplacé par un uniforme international identificateur qui donne la certification labellisée "je suis une bonne musulmane". Le degré de conviction religieuse se mesurant à présent aux centimètres carrés d’un morceau de tissu, en oubliant le caractère purement machiste, sexiste et misogyne de cet uniforme. On retrouve donc aujourd’hui partout le même voile, qu’on soit en Égypte, au Maghreb, en Indonésie, en Europe ou ailleurs. Pour reprendre l’exemple de la Tunisie, si au début des années 2000 de nombreux Tunisiens étaient encore choqués par l’apparition de ce morceau de tissu étranger à leur culture, il y est aujourd’hui globalement admis. Pour de nombreux Tunisiens, l’appartenance à l’islam est devenue la référence principale de leur citoyenneté. On retrouve le même phénomène dans tous les pays musulmans.
 
Mais les intégristes musulmans français, comme ici M. Muhammad, préfèrent souvent utiliser le terme de "foulard" plutôt que "hijab" ou "voile". Dans l’inconscient collectif, cela renvoie au foulard d’antan porté par une partie des françaises. L’objectif est de rendre cet uniforme misogyne plus neutre, de le faire passer pour un simple accessoire vestimentaire afin de faire oublier son origine et sa véritable raison d’être. C’est stratégiquement plus efficace. Cela permet de faciliter la culpabilisation et l’attaque pour "intolérance" contre les partisans de l’égalité des sexes et de la laïcité. Donc culturellement, historiquement, politiquement, idéologiquement et sexuellement, ce "foulard" n’a absolument rien de français.
 
On peut s’appeler Mohamed, Jean-Pierre, Ludwig, Jacob ou Hoàng Kim et être totalement français, sans aucune hiérarchie de francité entre les citoyens. Un français s’appelant Mohamed n’est pas moins français qu’un autre s’appelant François. Mais le prénom ne définit pas le citoyen et peut, lui, ne pas être français. Ce qui est le cas de l’exemple cité par M. Muhammad. Je suis moi-même français. Mon prénom ne l’est pas. Mohamed n’a aucune signification dans notre langue, que ce soit dans son étymologie ou ses références. Cela ne signifie pas qu’il ne veut rien dire. Mohamed signifie "digne de louanges" ou encore "comblé d'éloges”, mais pas en français. C’est en arabe. Ce prénom a d’ailleurs quelques déclinaisons comme Mamadou en Afrique subsaharienne par exemple. Mais il n’existe aucune déclinaison en français. Pourquoi ? Peut-être parce que ce prénom n’a rien de français… Le but de cette rhétorique est toujours le même : si on ose dire que le prénom "Mohamed" (et seulement le prénom) n’est pas français, alors on est raciste et "islamophobe". Mais admettons que ce prénom soit bien français. Je suppose que cela signifierait aussi que Stéphane, Eloïse ou Jean-Pierre, qui sont tout autant des prénoms français, pourraient également être les prénoms des enfants de M. Muhammad. J’ai comme un petit doute qui me chatouille à l’évocation de cette idée.
 
En s’exprimant ainsi, il savait très bien ce que cela allait susciter. C’est toujours la même stratégie : provoquer pour se médiatiser et faire peur, pour ensuite crier à "l’islamophobie" face aux réactions. D’où ce tweet qui a suivi l’article du Monde. Les mots en majuscule sont là pour tenter d’assouplir son propos afin "d’éviter de provoquer une hystérie disproportionnée chez des islamophobes radicalisés", comme il le déclare sur la page facebook du CCIF. "Islamophobes radicalisés", expression qui ne veut rien dire et qui est ironique quand on connaît la radicalité de son islam. La machine victimaire et "islamophobe" tourne donc à plein. Son propos serait un peu plus sérieux s’il parlait d’"articles indéfinis" plutôt que de "pronoms indéfinis". Quand on affirme aussi fort ce genre d’appartenance française, la moindre des choses est de faire "bon usage" des règles de grammaire apprises par les enfants de 8 ans.
Cette déclaration confirme aussi ce que j’ai écrit sur les intégristes musulmans dans mon article portant sur l’"islamisme radical" (1) : il teste pour voir comment la société réagit, puis il avance. Car on sent transpirer son projet, son rêve, à travers ses propos (2).
Faire parler de soi à tout prix en clamant des énormités - faire peur - braquer la société - jouer les victimes - crier à l’islamophobie. C’est la stratégie standard du CCIF. Mais d’où lui est venue l’idée de cette déclaration ? L’a-t-il faite spontanément ? A-t-il eu un éclair de génie de la formule ? Pas du tout. Il s’est fortement inspiré de la déclaration d’une de ses idoles, Tariq Ramadan.
Lors de la Rencontre Annuelle des Musulmans du Nord (RAMN), le 7 février 2016, Tariq Ramadan avait fait un discours politico-religieux (comme à son habitude) de 51 minutes. Emporté par son lyrisme, il déclame : La France est une culture maintenant musulmane. L’islam est une religion française. Et donc la France est une des cultures musulmanes. Vous avez la capacité, l’autorité culturelle de faire que la culture française soit considérée comme une culture musulmane parmi les cultures musulmanes. Et tout ce qui est bon en France, tout ce qui est ouvert à la France, tout ce qui est ouvert à votre expression de votre islam, est français. Le français est une langue de l’islam. La culture française est une des cultures de l’islam. Il faut le dire avec force et le dire avec détermination.
Comme très souvent avec Tariq Ramadan, on peut l’entendre dans un double sens. On peut estimer qu’il incite les Français de confession musulmane à se sentir pleinement français, que leur religiosité n’est pas incompatible avec leur citoyenneté (ce qui est vrai). Mais quand on connaît sa vision de l’islam, sa définition de la citoyenneté, et le projet politique de l’ensemble des Frères musulmans, on peut aussi penser autre chose. On peut estimer qu’il veut pousser les musulmans à faire plier la société française, pour lui imposer les particularismes totalitaires de sa vision religieuse.
 
Pour ma part, je crois qu’il pense les deux.
Voilà donc d’où vient l’inspiration de M. Muhammad. Il n’a rien inventé. Il a seulement récupéré les propos d’une de ses idoles. Et encore, comme il n’a pas le talent littéraire de l’ambigüité fine de son parrain idéologique, il met les deux pieds dans le plat.
On voit bien que ses références ne sont pas Averroès, Ibn Kaldoum ou Mohamed Abduh, et encore moins Voltaire. S’il les connaît aussi bien qu’il maitrise le niveau CE2 en grammaire, je comprends pourquoi il ne les cite jamais.
 
(1) “Islamisme radical”, un terme erroné aux lourdes conséquences : https://www.facebook.com/notes/naë...
(2) Le CCIF et sa référence à l’Allemagne des années 30, l’arroseur arrosé : https://www.facebook.com/notes/naë...

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