Les "bikinis d'Annaba"

Les "bikinis d'Annaba", illustration de l'Algérie partagée entre un obscurantisme grandissant et une modernité qui tente de résister

Des burkinis aux "bikinis d'Annaba", la lutte entre fanatisme et liberté


      L'affaire des bikinis en Algérie a été l'un des feuilletons de l'été 2017 sur les réseaux sociaux, comme le burkini en France le fut en 2016. Certains déclarent que le problème est exagéré, d'autres qu'il est relativisé.

 
Les plages d'Algérie sont à l'image de l'ensemble de son espace public : deux Algérie se côtoient tous les jours et s'affrontent. Une partie du pays désire vivre avec son temps, accéder à la modernité dont peuvent jouir les pays développés concernant les libertés individuelles. L'autre partie refuse cette modernité, préférant un ultra-conservatisme puisé dans la religion en rêvant de revivre un Moyen-Age mythifié. Les libertés individuelles ne signifient rien pour elle. Seules ce qu'elle estime être les lois religieuses doivent s'appliquer à tous. Le terrain d'affrontement imposé par la partie ultra-conservatrice est toujours le même, et comme partout où elle se trouve dans le monde : le corps des femmes. A l'heure actuelle, c'est la partie ultra-conservatrice qui tend à être majoritaire et gagne tous les jours un peu plus de terrain.
 
Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se couvrir dans un espace contrôlé par les hommes, soutenus par une partie des femmes elles-mêmes. Les plages sont à l'image de la rue. Depuis quelques décennies, les maillots de bain féminins reculent au profit de baignades habillées, dont les hommes sont évidemment dispensés.
 
Les Algériennes qui osent encore braver l'extension de cet interdit social prennent le risque de subir des remarques déplacées, voire des insultes de la part des hommes (et parfois même des femmes) sur la plage. Beaucoup d'Algériens regrettent ce qu'ils appellent l'"arabiesaoudisation" de leur pays.
 
Mais il y a toujours des récalcitrantes, des irréductibles du bikini, des femmes libres de profiter de la plage et de la mer comme les hommes. La menace de la mauvaise réputation et de l'enfer brandie par les intégristes n'étant pas suffisante, il fallait passer à la vitesse supérieure. Un groupe de quelques islamistes s'improvisant brigade des mœurs a alors décidé de prendre en photo les Algériennes en bikini et de les diffuser sur Facebook, pour montrer au monde entier que leur pêché ne peut rester anonyme. Elles veulent "se montrer nues" ? Alors qu'elles étalent leur "impudeur" au monde !
 
C'est là que le féminisme peut se révéler, le vrai féminisme. Pas celui des relativistes ni des islamistes, mais celui de l'universalisme qui estime que les droits et libertés des femmes ne peuvent se diviser et s'adapter selon la culture ou la religion. Comme ne cesse de le répéter la féministe algérienne Wassyla Tamzali, "ou bien les hommes et les femmes sont égaux ou bien ils ne le sont pas. On ne peut pas l'être qu'un peu". Alors spontanément et sans se démonter, quelques Algériennes ont créé début juillet un groupe secret sur Facebook pour permettre aux femmes de se baigner ensemble dans la tenue de leur choix. Elles décident du lieu et de la date pour s'y présenter nombreuses. Non pas par défi envers la société, ni même par féminisme. C'était simplement l'unique moyen qu'elles avaient trouvé pour pouvoir se baigner en toute tranquillité. Au XXIe siècle, des femmes doivent créer un groupe secret, user de clandestinité pour assurer leur sécurité et se retrouver à plusieurs pour simplement se baigner en maillot de bain sans subir de remarques, d'insultes ou de pression… Ainsi, plusieurs dizaines de femmes se sont retrouvées sur la plage publique de Seraïdi, non loin d'Annaba. Un phénomène qui, même s'il reste marginal, a pris de l'ampleur, s'étendant à Alger et Constantine jusqu'aux plages de Kabylie. Si elles ne se définissent pas comme féministes, leur action l'est.
 
Comment l'Algérie en est-elle arrivée là ? Pourquoi les bikinis de ces quelques jeunes femmes réunies sur une plage concentrent-ils les passions ? Les partisans du bâchage des femmes et nos chers relativistes (qui préfèrent toujours soutenir les intégristes plutôt que les modernistes) avancent toujours les deux mêmes arguments :
1 : Le bikini et le fait de se dénuder ne sont pas des signes de modernité.
2 : "vous voulez tout autant contrôler le corps des femmes en leur dictant la bonne façon de se (dé)vêtir. Vouloir les dévoiler est tout aussi critiquable que de vouloir les voiler."
Ces arguments ne tiennent pas. Ils sont hors sujet et ne montrent qu'une chose : la mauvaise foi des islamistes et la méconnaissance coupable de leurs soutiens relativistes. On peut opposer le bikini aux vêtements couvrants pour se baigner, mais on ne peut pas les mettre sur le même plan. La situation décrite plus haut le démontre. Les raisons de cette évolution et celles du port de l'un ou l'autre vêtement nous éclairent encore mieux.
 
L'évolution s'oriente vers un conservatisme exacerbé mené par les islamistes, voire un archaïsme et un obscurantisme assumés (le rejet de la "modernité occidentale" est un de leurs arguments). Ce phénomène inquiétant d'ultra-conservatisme ne touche pas que l'Algérie mais l'ensemble du Maghreb. Une mutation plus ou moins douce entamée depuis quelques décennies. "Tiraillées entre modernité et traditions, libertés individuelles et interdictions religieuses, ouverture sur le monde et repli sur soi", comme le relevait déjà un article de "Jeune Afrique" en août 2015, les plages maghrébines sont le reflet de l'évolution de ces sociétés. Si les islamistes n'ont pas réussi à gagner le pouvoir, leurs normes se diluent quand même dans ces sociétés. Les femmes en sont toujours les premières victimes.
 
Lorsque j'étais enfant puis adolescent, mes parents retournaient en Tunisie tous les deux ou trois ans durant l'été. Pour nous baigner, nous nous rendions surtout sur les plages fréquentées par les Tunisiens, parfois nous allions sur des plages touristiques. Enfant dans les années 1980, je n'avais jamais vu une femme se baigner autrement qu'en maillot de bain, quel que soit son âge. L'année 1994 marque un tournant dans ma mémoire. C'était la première fois que je voyais quelques jeunes femmes se baigner en maillot de bain avec un tee-shirt par-dessus. Les femmes commençaient à se couvrir. L'idée que leur corps honteux et coupable devait être caché commençait à émerger. Elles n'étaient pas nombreuses à l'époque, mais elles ouvraient la voie. Le problème est qu'une fois sortie de l'eau, cela donne souvent l'impression que la jeune femme participe à un concours de tee-shirt mouillé. Alors elles ont rajouté un autre vêtement, le bermuda. Seulement cela moule encore trop le corps, et les bras et les mollets sont encore visibles… En 2003, j'ai pu observer que les femmes en maillot de bain commençaient à être minoritaires au profit des tee-shirts, mais que certaines commençaient à se baigner carrément habillées en robe et en hijab. Certes, l'inconfort est absolu, mais "l'honneur et la pudeur" sont saufs. En 2013, sur les plages populaires, les femmes en maillot de bain étaient aussi rares que les femmes qui se baignaient en tee-shirt en 1994. Les proportions s'étaient inversées.
Le burkini n'est pas encore très développé au Maghreb. Les femmes se baignent tout habillées et avec leur voile pour la majorité d'entre elles. La mode sexiste (ce qu'ils appellent la "mode pudique") ne fait pas l'unanimité chez les islamistes car le burkini serait encore trop moulant pour certains. Ce qui donne l'illusion d'un vêtement offrant une fenêtre de liberté pour les musulmanes concernées, pour ce qui n'est rien d'autre qu'une prison mobile et un marquage textile réservés à une partie des êtres humains en raison de leur sexe.
 
Il y a en revanche une constante : les hommes, que ce soit dans les années 80 ou aujourd’hui, n'ont pas changé grand-chose dans leur tenue, à part d'avoir légèrement rallongé la longueur de leur vêtement de bain pour certains. Quelle que soit la "pudeur" masculine, un homme se baigne toujours en caleçon de bain, même chez les islamistes (certains portent aussi un marcel). Ils peuvent prendre le soleil et sentir la mer sur leur peau comme avant. Il semble qu'aucun homme ne fasse le "libre choix" de se couvrir de la tête aux pieds…
 
Comment expliquer une telle évolution ?
Depuis les indépendances, les pouvoirs en place n'ont cessé de glisser vers l'autoritarisme pour arriver à une dictature qui ne dit pas son nom. Les opposants laïques démocrates ont été éradiqués par les régimes laïques autoritaires du Maghreb. Ils étaient exilés, emprisonnés voire assassinés y compris en territoire étranger. Les islamistes étaient moins persécutés selon les périodes, pour deux raisons. La première relève de la politique intérieure car la religion étant fortement ancrée dans leurs sociétés, les régimes pensaient instrumentaliser les intégristes à leur profit, même si cela allait avoir une influence sur la liberté des femmes. La deuxième raison relève de la politique internationale. Pour sauvegarder leur légitimité et l'appui des grandes puissances, les régimes autoritaires se présentaient comme les seuls remparts aux islamistes. Il fallait donc montrer qu'ils étaient capables de maîtriser le monstre. Mais en même temps, il ne fallait surtout pas le faire disparaître pour l'agiter encore et encore comme un chiffon rouge à la communauté internationale. Ben Ali en Tunisie, Kadhafi en Libye ou Moubarak en Egypte étaient passés maîtres en la matière.
Avec le temps, les islamistes étaient devenus les premiers opposants politiques aux régimes laïques autoritaires du Maghreb et plus largement des pays musulmans. L'Egypte en est le meilleur exemple.
 
Mais les islamistes n'étaient pas épargnés pour autant, dans le cadre de cette lutte à dose variable menée par les (semi)dictatures. Ils étaient nombreux à avoir fui leur pays pour se réfugier en Europe où ils ont pu assouvir sans entrave leur désir de prosélytisme. Pour la France, ce fut surtout le cas des islamistes algériens lors de la "décennie noire" des années 1990, mais aussi de nombre d'islamistes tunisiens et, dans une moindre mesure, des islamistes turcs au moins dès les années 1980. Ce qui explique pourquoi les hijabs sont d'abord apparus ici. La première affaire médiatisée de "voile à l'école" date de 1989. Tout au long des années 1990, les femmes voilées devenaient de plus en plus nombreuses. Les Tunisiens étaient à l'époque surpris d'observer cela dans un pays comme la France alors que chez eux il n'y avait rien de tel. Mais cela changea. Si les premières femmes s'étaient baignées habillées dès le milieu des années 1990, la "pudeur" commença à gagner les rues au début des années 2000, soit 10 ans après la France dans un pays pourtant musulman…
 
En Algérie, le changement fut plus brutal à cause de la guerre civile (1991-2002). Les islamistes rêvaient de cacher les femmes derrière un voile pour préserver leur libido d'obsédés sexuels, comme tous les islamistes du monde. Pendant que des Françaises musulmanes militaient pour porter le voile, symbole du sexisme sous l'influence d'islamistes, des femmes se faisaient égorger en Algérie parce qu'elles refusaient de se voiler… Comment ose-t-on mettre le bikini (ou la mini-jupe) sur le même plan ?
 
Si le régime militaire algérien a gagné la guerre, les islamistes ont gagné une grande partie des âmes, au point de déborder sur les corps, jusque sur les plages. Pour voiler les Algériennes, ils ont compris qu'il est plus judicieux de les faire plier par la pression sociale et religieuse afin de les amener à faire le "libre choix" du voile, plutôt que de les mettre à genoux pour les égorger. Leur prosélytisme est efficace, soutenu par le Moyen-Orient. La société devient de plus en plus conservatrice et les jeunes générations ignorent à quoi ressemblait leur pays auparavant. Ces Algériens prétendent ainsi défendre leur identité alors qu'en réalité ils importent celle de l'Arabie Saoudite et de l'Egypte.
 
Il suffit d'observer les images d'archives et d'interroger les Algériens citadins âgés de plus de 50 ans (la vie dans les campagnes est autre et mériterait un article à part). Penchons-nous, par exemple, sur les grandes manifestations contre le code de la famille en 1984, appelé par ses opposants le "code de l'infamie" en raison de la perte de nombreux droits et libertés pour les femmes. Il y avait plusieurs milliers de femmes dans les rues. Le voile était quasiment absent. Aujourd'hui, les voiles sont majoritaires.

 

Manifestation contre le code de la famille, Algérie, 1984
Manifestation contre le code de la famille, Algérie, 1984

 

Dessin diffusé par une partie de la presse algérienne pour montrer l'évolution de leur société
Dessin diffusé par une partie de la presse algérienne pour montrer l'évolution de leur société depuis la promulgation du code de la famille en 1984

Les plages sont évidemment un enjeu important. Là encore, en se penchant sur les archives et les témoignages, nous observons que les femmes se baignaient partout en maillot de bain. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Des femmes sont contraintes d'aller se baigner tôt le matin, quand il n'y a personne, pour pouvoir sentir la douceur du soleil et de l'eau sur leur peau sans avoir à subir de remarques déplacées ou l'intervention d'une police des mœurs autoproclamée. Ou bien elles doivent se rendre sur une plage privée, donc payante.

Certaines de ces plages sont mixtes. Si les remarques y sont plus limitées, les regards insistants et désapprobateurs ne sont pas rares. Pour être sûr d'être tranquille, il faut se rendre sur une plage privée réservée aux femmes. Marina Palm, par exemple, à l'est d'Alger, est l'une d'entre elles. Les personnes qui y travaillent ne sont que des femmes, afin de rassurer tout le monde. Une ségrégation sexuelle financée par les victimes, prix à payer pour un minimum de tranquillité et une liberté limitée.
Certes, il existe des plages publiques où les femmes se baignent en maillot sans subir, avec un peu de chance, de remarques. Cependant, comme disait Michel Audiard, "il existe aussi des poissons volants, mais ce n'est pas la majorité du genre".
 
Les témoignages dans la presse algérienne, sur les réseaux sociaux, et les nombreux échanges que j'ai pu avoir sur place et au téléphone, montrent que les Algériennes sont nombreuses à être nostalgiques des années 1970. Une époque où elles pouvaient se baigner sur n'importe quelle plage en maillot comme les hommes.
 
Il n'y a pourtant pas de lois interdisant la baignade en bikini dans les pays du Maghreb, même si sur le terrain les autorités montrent peu de motivations à faire respecter cette liberté. La pression n'est pas juridique mais sociale. Comme pour le voile dans la rue, si les salafistes sont sans filtres et déclarent que les femmes doivent être cachées, les islamistes tendance Frères musulmans usent de leur rhétorique faussement tolérante : la femme est libre de s'habiller comme elle veut, libre de se baigner dans la tenue de son choix. Elle est libre de choisir la décence et la pudeur, tout comme elle est libre d'être impudique et de se baigner "nue". C'est pour cela que les habitants répondent toujours qu'une femme est libre de se baigner en maillot si elle le souhaite… mais à ses risques et périls. Nous revenons toujours à cette notion de "libre choix", cœur du problème, dont la définition islamiste est différente de celle du dictionnaire. Pour se baigner, une femme a le choix entre, d'un côté, la décence et la pudeur, et de l'autre, l'indécence et l'immoralité. Elle est libre de choisir entre les deux. Ce faux choix entraine évidemment des conséquences différentes selon l'un ou l'autre chemin.
Voici l'extrait d'un échange Facebook entre trois Tunisiennes datant d'août 2016 (j'ai modifié les prénoms) :
Olfa : On est obligé d'aller dans les hôtels et de se rabattre sur les plages privées... (…) Quelle tristesse.
 
Samira : Évite les fins de semaine et jours fériés sinon tu peux te baigner à ta guise.
 
Olfa : Wallah je regarde nos photos d'avant et j'enrage. Je veux surtout éviter les problèmes et pouvoir me détendre, mais c'est quasiment impossible dans un tel environnement. Quand j'y pense, l'islamisation souterraine des mentalités a commencé il y a un moment déjà. J'avais 17 ans, j'étais à la plage avec ma cousine, à Monastir, une dame voilée est venue nous dire que c'était pas bien d'être en bikini avec plein d'hommes autour qui se rinçaient l'oeil. Je me rappelle avoir appelé mon père sur le champ. Il est venu et il a dit à la dame (elle était avec un homme limite crasseux): vous, vous êtes une patronne de bordel et cet homme avec vous est le grand mac. Ca a niqué mon aprem' à l'époque :-) .
 
Jihen : Une atmosphère malsaine s'est installée depuis que "le voile islamique" s'est répandu comme le feu aux poudres dans notre pays et ailleurs - Nos mères, nos grand-mères, nos aïeules étaient-elles moins musulmanes? -, il y a comme une volonté de criminalisation de la ou des femmes tunisiennes qui n'ont pas suivi cette tendance.
 
Olfa : c'est notre quotidien à nous qui change, dans des détails infimes et pas si infimes que ça en réalité (comme les petites hésitations quotidiennes du genre: vais-je aller à la plage ? ou ne suis-je pas mieux là à pas m'exposer ?).
 
Cet échange reflète les difficultés que rencontrent de nombreuses maghrébines face à leur refus de faire le "libre choix" de se voiler ou de se baigner habillées.
 
Les raisons invoquées par les islamistes sont toujours les mêmes : le sexisme (pardon… la "pudeur"), l'identité (l'égalité des sexes est assimilée au désir de ressembler aux "occidentaux", donc une trahison de l'identité algérienne, tunisienne ou autre), et la religion (une bonne musulmane se couvre, sinon c'est un aller simple pour l'enfer). Mais l'argument qui tue est : "c'est un endroit familial ici !". Les femmes en maillot de bain représenteraient une atteinte aux bonnes mœurs, une prostitution visuelle à ne pas montrer aux familles. Avec de tels jugements de valeurs, rien d'étonnant à ce que des femmes en viennent à faire le "libre choix" de se bâcher. C'est une des différences entre le bikini et le burkini, et plus généralement les baignades habillées. Leurs partisans ne réclament pas seulement la "liberté" de se baigner habillées, mais aussi celle de préserver leur regard de la "décadence" en contraignant toutes les femmes à se cacher. Si les porteuses de bikini n'ont pas de projet politique pour obliger toutes les femmes à se baigner ainsi, les pro-baignades habillées ont pour objectif de conquérir toutes les plages pour préserver leur regard du "haram" et faire de l'Algérie un pays "hallal", selon leur point de vue.
 
Cette chasse à la "pudeur" a lieu partout où des femmes osent exprimer leur envie de se vêtir autrement que par le bâchage, y compris sur internet. En Algérie, des boutiques de vêtements féminins ont trouvé en Facebook un moyen de se faire connaître et d'informer leurs client(e)s de l'arrivée de leurs nouveaux produits.

La boutique "Shopping Chic De Lola" à Alger importe ses vêtements de France, entre autre des maillots de bain, qu'elle revend dans sa boutique. Elle fait régulièrement la promotion de ses livraisons sur sa page commerciale Facebook. Ce qui fut le cas courant juillet pour sa nouvelle collection de maillots de bain féminins. Quelques internautes lui ont alors écrit des messages lui reprochant de participer à la diffusion du pêché.

 

La boutique algéroise "Shopping Chic De Lola" doit faire face au machisme "halal" ambiant, comme tant d'autres Algériennes
Cette boutique algéroise, comme tant d'Algériennes, doit faire face au machisme "halal" ambiant

La démarche est toujours la même, comme je l'ai régulièrement observé : on interpelle la femme qui "s'égare" par un rappel du divin. Puis on enchaine toujours avec un verset du coran pour toute argumentation et bien culpabiliser la femme concernée. Ici, c'est la sourate 24 verset 19 (cité en arabe) : "Ceux qui aiment que la turpitude se propage parmi les croyants auront un châtiment douloureux, ici-bas comme dans l’au-delà. Allah sait, et vous, vous ne savez pas." Autrement dit, faire la promotion de maillots de bain serait une turpitude, une ignominie, qui aboutirait à un douloureux châtiment pour leurs vendeuses. La boutique ne s'est pas laissée intimider et les soutiens de ses client(e)s ont été nombreux. Cet exemple reflète la situation générale ainsi que cette confrontation entre les deux Algérie qui se retrouvent régulièrement sur les réseaux sociaux. Les partisans du bikini souhaitent se baigner dans le respect de tous, y compris des femmes habillées. Les militants de l'occultation des femmes par le voilement souhaitent que plus aucune femme ne se baigne en bikini. Une subtilité qui fait toute la différence, mais qui est cohérente avec les raisons de la baignade habillée. Quand les femmes en bikini ne font que se baigner, leurs opposants brandissent les rappels pseudo-religieux et châtiments divins pour les en dissuader. Les islamistes demandent à ce que soit respecté leur choix de se baigner en robe, hijab ou autre. En même temps, ils demandent aux femmes en maillots de bain de respecter leur morale islamiste en ne montrant pas leur corps pour ne pas les choquer. Le respect qu’on leur doit est plus important que celui qu’ils doivent aux autres. Comment peut-on alors mettre le bikini et les vêtements couvrants sur le même plan ?

S'il existe bien des partisans du voilement de la baignade qui acceptent sincèrement que d'autres se baignent en bikini, c'est loin d'être la majorité. Mais surtout, il faut distinguer cette sincérité individuelle des raisons de l'existence du voilement qui, elles, sont intolérantes, sexistes et rétrogrades. Contrairement au voilement, le bikini n'a pas été créé pour contraindre toutes les femmes à le porter. S'il existe encore des endroits où bikinis et vêtements couvrants se partagent la plage, ce n'est pas par tolérance mais parce que les maillots de bain font encore de la résistance. Non, on ne peut décidément pas en faire des équivalences…
 
Dans ce foisonnement d'arguments sexistes, politiques et rétrogrades, la religion sert de prétexte. Elle arrive en bout de chaine, mais c'est elle qu'on voit le plus car elle est brandie comme argument-bouclier face aux critiques des détracteurs et aux états d'âme des femmes pour mieux les inciter à se bâcher. L'exemple de la boutique algéroise cité plus haut en est l'une des multiples illustrations. Comment expliquer le fait de se couvrir ainsi, y compris à la plage, alors que les hommes en sont dispensés ? Comment expliquer le fait de décider de ne jamais sentir les bienfaits de l'eau de mer et du soleil sur son épiderme, de ressentir uniquement l'inconfort de vêtements qui collent à la peau par l'eau salée lors de la baignade, et la sueur dans la rue et sur la plage ? La réponse est donnée par les islamistes : cette vie n'est qu'une étape, une mise à l'épreuve avant la vie éternelle. Il vaut mieux souffrir de la chaleur et de cet inconfort ici-bas durant quelques décennies, que de souffrir des brûlures des flammes de l'enfer pour l'éternité... Alors face à un tel "choix", lequel feriez-vous ? Les intégristes ont fait du sexisme (pardon, de la "pudeur") une norme religieuse par la culpabilisation des victimes en les rendant coupables de la tentation qu'elles susciteraient. Cela explique en grande partie le voilement de la plupart des femmes y compris lors des baignades. Pour les autres, certaines font le "choix" de se baigner habillées car c'est leur seule possibilité d'accéder à cette activité. Sinon, cela leur est interdit par leurs proches (y compris des femmes) ou bien elles subissent des regards de désapprobation, des remarques et insultes de la part des quidams, toujours en raison du machisme ambiant gravé religieusement dans le marbre.
 
Qu'en est-il du bikini ? Il n'est pas un signe de modernité en soi. Ce sont les raisons qui motivent son port et les conditions culturelles d'un pays musulman dans lesquelles ces femmes le mettent qui font la modernité de la situation, comme je l'ai décrit plus haut concernant les baigneuses d'Annaba.
Le choix du bikini est fait pour des raisons pratiques. Tout comme les hommes, les femmes ont le désir de profiter pleinement du soleil et de la baignade, sans entraves textiles pouvant gêner la nage et le plaisir de sentir la nature sur leur peau. Les hommes y ont droit, les femmes doivent l'avoir aussi sans qu'un jugement moral et sexuel soit porté. Là est la modernité.
Car les islamistes ne voient pas les choses ainsi. Quand ces femmes désirent se baigner en bikini pour des raisons pratiques, les islamistes militent contre le bikini pour des raisons sexistes. Ils ont comme toujours une vision sexuelle de la situation. Quand les unes souhaitent se dévêtir pour profiter pleinement de la baignade, les autres souhaitent se couvrir, non pas pour le plaisir de macérer dans leur transpiration et d'avoir les vêtements qui collent, mais pour le sexisme des raisons morales sous la forte influence des intégristes. Si ces femmes en bikini ne sont pas motivées par l'exhibition de leur corps, et encore moins par une excitation sexuelle, les islamistes n'imaginent que ça. Là où ces femmes sont motivées par les arguments que j'ai cités en réfléchissant avec leur cerveau, les islamistes (hommes et femmes) ne voient que l'exposition des corps en pensant uniquement avec leur sexe. Là où ces femmes n'ont en tête que des raisons pragmatiques, les islamistes n'ont qu'un point de vue moral moyenâgeux. Ils ne voient pas des êtres humains portant une tenue adaptée à l'activité concernée. Ils y voient des objets sexuels trop découverts, une provocation à leurs frustrations. Ils ne regardent pas les raisons pratiques et l'égalité des sexes dans la baignade, Ils ne voient que leur morale machiste et patriarcale en invoquant Dieu.

Y-a-t-il des fanatiques du bikini qui seraient les pendants des islamistes et qui assureraient le même niveau de prosélytisme et de menaces ? Bien-sûr que non.
 
Comme je l'ai démontré plus haut et détaillé dans un article précédent (1), le voile n'est pas réellement un choix au sens strict du terme. Sur le plan humain, naturel, en mettant la morale religieuse de côté, aurait-on plus de plaisir à se baigner habillé plutôt qu'en maillot de bain ? La sensation des vêtements qui collent à la peau est-elle plus agréable que de sentir la douceur de l'air, de l'eau et du soleil ? Quels seraient les bénéfices pour la santé à se baigner habillé par rapport aux différentes vitamines apportées par le soleil lorsqu'on est en maillot ? Peut-on aussi mieux se mouvoir dans l'eau, mieux nager habillé qu'en maillot ? Enfin, si cela était réellement un choix, pourquoi ce "choix" est-il uniquement fait par des musulmanes fanatiques ? Y-auraient-ils des chromosomes, un ADN humain différent chez les autres femmes qui ne ressentent que des inconvénients physiques au voilement à la plage et ailleurs ? Comment est-il aussi possible qu'aucun homme sur la planète, y compris chez les islamistes, n'ait eu l'envie, fait le "libre choix", de se baigner habillé et voilé ?
La baignade dans ces tenues n'a rien de naturel ni de spontané.
 
Le maillot de bain est donc porté pour des raisons pratiques. Une femme, comme un homme, peut ainsi varier sa longueur ou sa forme selon l'humeur ou les conditions du moment. Une femme peut mettre un bikini un jour et un maillot une pièce le lendemain. Elle porte une combinaison pour faire de la plongée, toujours pour des raisons pratiques et de sécurité, et remet son maillot pour bronzer et se baigner. Le voilement, lui, c'est tout le temps, quelles que soient la météo, la température, la période de l'année ou les circonstances. Car ce ne sont pas des raisons pratiques qui le justifient mais des raisons sexistes. Cela n'empêche pas les islamistes d'aller chercher toujours plus loin des analogies pour tenter de justifier l'injustifiable. Après avoir opposé voile et mini-jupe, comparé le voile à celui des nonnes mais aussi à la kippa et à la croix, les voilà qu'ils comparent le burkini à la combinaison de plongée. Mais comme toutes leurs comparaisons, cela ne tient pas. Cette combinaison est portée indistinctement par les deux sexes. Elle n'est en aucun cas réservé uniquement aux femmes parce qu'elles sont femmes. Aucune menace islamiste, pas l'ombre d'une flamme de l'enfer, pas le moindre argument sexiste n'est brandi. Car par définition, une combinaison de plongée se porte pour faire… de la plongée, une tenue adaptée à l'activité et à sa sécurité, pas pour cacher le corps honteux des femmes de la vue des animaux que seraient les hommes. C'est pour cela que cette combinaison n'est pas portée à la plage, contrairement au burkini qui, lui, a pour vocation de créer un apartheid sexuel.
 
A l'inverse des baignades habillées, le bikini n'est pas un diktat, une injonction. Il n'a  jamais fait courir le moindre risque physique pour celles qui refuseraient de le porter. Aucune  police de la vertu pour rappeler aux femmes qu'elles ne sont pas assez dénudées, aucune loi pour imposer un quelconque code vestimentaire avec un aller simple pour l'enfer en cas de transgression ou des remarques et insultes ici-bas. Chacune est réellement libre de profiter du soleil, comme les hommes, sans que les arguments sexistes (ce qu'ils appellent "respect" ou "pudeur", dans leur stratégie d'inversion classique) soient brandis.
Y-a-t-il eu des groupes humains, une idéologie totalitaire, qui ont imposé le bikini sous peine d'excommunication, de répudiation ou même de mort, comme l'ont fait DAESH, les Frères musulmans, l'Arabie Saoudite, le régime des mollahs et autres pour le voile ? Y-a-t-il eu des attentats au nom d'une idéologie imposant le bikini sur les plages ? A-t-on égorgé des femmes refusant de se mettre en maillot de bain comme des femmes ont été égorgées en Algérie car elles refusaient de se voiler ? Le bikini n'est ni sexiste, ni politique, ni totalitaire, le burkini et vêtements couvrants pour se baigner, si.
 
Le problème ne vient donc pas du bikini mais de ces islamistes lubriques. Le débat n'est pas de savoir si le bikini est moderne ou non, mais de savoir comment éduquer ces hommes et ces femmes à l'esprit si mal placé pour qu'ils apprennent à respecter les femmes et cessent de voir du sexe partout. Là est la modernité.
 
La seule solution trouvée par les islamistes est la même que pour la rue : il est plus facile de cacher les corps des femmes que de s'éduquer à les respecter. L'obsession sexuelle est le cœur de leur combat dont la religion sert de prétexte. Aujourd'hui l'Algérie est toujours en guerre. Les armes à feu et armes blanches ont été remplacées par un prosélytisme acharné sur les réseaux sociaux, par les chaines satellitaires, les prêches et les conférences. Le champ de bataille est toujours le même : le corps des femmes. Ce champ de bataille se trouve ainsi à la maison, dans la rue, et l'été sur la plage. Alors on valorise le burkini et les vêtements couvrants pour se baigner, et on marginalise et pointe du doigt les femmes en bikini.
 
Tout ceci explique en grande partie ce que nous constatons sur le terrain. Théoriquement, s’il y avait un vrai respect et une vraie liberté de chacun, il y aurait autant de femmes en maillot de bain qu’auparavant, avec un certain nombre de femmes se baignant habillées. Chacun pourrait se baigner sans juger l’autre. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Partout où ces vêtements sont apparus, nous constatons un recul des libertés individuelles qui permet une croissance du nombre de femmes se baignant habillées. Et plus elles sont nombreuses, plus les libertés individuelles reculent. C'est un cercle vicieux. Car sur les plages, les estivants côtoient de moins en moins de femmes aux jambes, au ventre et aux bras visibles. Ils s’y habituent. Cela devient la norme. N'étant plus habitués à voir la peau des baigneuses, ils sont outrés lorsqu'une femme ose montrer un mollet ou son nombril. Alors un bikini… Plus le temps passe et plus ce phénomène se développe en Algérie et ailleurs. Les maillots de bain sont ainsi de moins en moins nombreux. Les femmes souhaitant se baigner en bikini doivent à présent trouver des plages plus isolées, choisir des horaires différents (donc moins pratiques) ou bien payer pour se rendre sur des plages féminines privées pour pouvoir se baigner tranquillement.
 
Tel est le contexte historique, politique, social et religieux dans lequel des femmes d'Annaba ont créé leur groupe secret sur Facebook afin de trouver une solution pour se baigner en bikini. A la lumière de cet ensemble, il est consternant d'entendre et de lire des "idiots utiles" qui relativisent le problème et mettent bikini et voilement sur le même plan, une forme de liberté pour chacun.
 
On ne mesure pas le degré d'émancipation d'un être humain en fonction de la longueur de ses vêtements. Le bikini en tant que tissu n'a rien de féministe ou de moderne puisqu'il n'a pas été créé pour cela. Alors que les vêtements couvrant (hijab, niqab, burkini, etc.), eux, ont justement été créés pour mesurer le degré de vertu des femmes. Contrairement à ce que les islamistes déclarent, les féministes universalistes ne considèrent pas la femme dénudée plus moderne que la femme couverte. Une femme couverte en plein hiver ou en combinaison de plongée pour faire de la plongée n'est pas un signe d'obscurantisme ou de sexisme. Ces féministes désirent que le corps des femmes ne soit plus un enjeu religieux et sexiste dont le bâchage est la solution finale. Elles veulent pouvoir jouir de leur corps comme les hommes, porter les tenues adaptées à l'activité, la météo et l'envie du moment sans sexualiser constamment leur corps qui serait coupable du moindre débordement masculin. C'est là que le bikini devient un symbole. Malgré lui, il est devenu celui de la résistance des libertés individuelles et de l'égalité des sexes face à l'obscurantisme grandissant des pro-voilement.


Voilà pourquoi, si nous pouvons opposer bikini et voilement, l'un ne peut être considéré comme l'équivalent inverse de l'autre.

(1) Le sacrifice d'une finale pour des cheveux : l'intransigeance "religieuse" plutôt que le compromis républicain

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