Blasphème, respect etc...

Blasphème, respect etc...

Macron il y a quelques semaines s'exprimait devant le parlement. Il parlait de respect et de religion. Alors je publie de nouveau ce texte car franchement, ..le respect, serieusement ?

Le «respect», c’est en quelque sorte l’objet corollaire du blasphème, c'est ce test permanent de l’estime des libertés, cette imposture du libre arbitre. Rien de ce qui se respecte ne devrait échapper à un choix et à sa propre liberté. Celle de penser, de ne pas croire, de se moquer, de rire, tout d’abord. Celle de s’exprimer en public et de porter une idée ou d’en démolir une autre. Celle de Vivre librement sa vie privée ensuite. Celle d’être ce qu’on est, sans jamais n’avoir de compte à rendre à son voisin ou à son frère , parce qu’ils se prennent pour Dieu. Le blasphème est, de l’avoeu même de ses contempteurs, le stigmate d’une atteinte au« respect». Mais qu’est-ce donc que ce respect, qui ne veut rien dire ou plutôt, qui en dirait presque trop, pour que la méfiance qu’il inspire se suffise à elle-même ?

Respirere, en Latin, c’est regarder en arrière. C’est une capacité à considérer ce qui a été dit et entériné dans le passé. C’est l’aptitude d'en tirer tout simplement les conséquences. On respecte une règle, une promesse, une parole, un contrat. Le respect est le corollaire d’un engagement. Mais lequel, s’il n’existe pas ?

Quand il n’existe pas, on «impose le respect». C’est généralement par une force qui préexiste à la moindre volonté. Le respect de ce qui n’engage pas son choix, c’est l’antichambre de la mort de toutes les Libertés.

Le blasphème est cette marque d’irrespect qu’on qualifie d’outrance, sans jamais vraiment s’interroger sur sa finalité. Le blasphème est pénalement réprimé dans de nombreux états dans le monde, y compris en Europe. Au nom du «respect».

En Espagne, en Italie, au Danemark, en Allemagne, en Irlande, en Pologne, en Russie, en Finlande, en Suisse, en Norvège, subsistent dans les législations répressives des articles prohibant l’offense religieuse.

Pour autant, dans la plupart des ces états, ces législations ne sont presque plus, voire même pas du tout, appliquées. Dans sa version moderne au sein des sociétés occidentales, l’offense au respect du fait religieux est essentiellement abordée par les Législateurs sous l’angle de la paix civile, plus que de la prééminence du même fait religieux.

Aux États-Unis, le premier amendement rend de facto impossible l’institution d’un délit fédéral de blasphème , tandis que les quelques Etats ayant maintenu une législation locale en ce sens, s’exposent à tout moment aux foudres de la Cour suprême.

Au Canada, la « diffamation blasphématoire» est fortement tancée depuis 2015.

Mais le respect tue encore au nom de dieu en 2018. Ce qui distingue le blasphème des législations occidentales, des lois en vigueur au sein de certains pays musulmans qui le répriment, tient dans l’absence quasi systématique de leur application en Occident, mais aussi, dans la gravité des châtiments. Ce n’est sans doute pas une différence de nature , donc, mais de degré, qu’il est peut être possible d’expliquer par le temps, par une l’évolution différente due à la prééminence du fait religieux : la finalité de l’interdit ne tient donc pas à la préservation de l’ordre public et de la paix sociale, comme en Europe, mais davantage à une affirmation, une valeur dont on retrouve les relais au sein même de la société civile.

En Mauritanie, l’article article 306 du Code pénal, en sa rédaction applicable depuis l’entrée en vigueur de l’ordonnance du 9 juillet 1983 dispose:

« Toute personne qui aura commis un outrage public à la pudeur et aux mœurs islamiques ou a violé les lieux sacrés ou aidé à les violer, si cette action ne figure pas dans les crimes emportant la Ghissass ou la Diya, sera punie d'une peine correctionnelle de trois mois à deux ans d'emprisonnement et d'une amende de 5.000 à 60.000 UM.
Tout musulman coupable du crime d'apostasie, soit par parole, soit par action de façon apparente ou évidente, sera invité à se repentir dans un délai de trois jours.
S'il ne se repent pas dans ce délai, il est condamné à mort en tant qu'apostat, et ses biens seront confisqués au profit du Trésor. S'il se repent avant l'exécution de cette sentence, le parquet saisira la Cour suprême, à l'effet de sa réhabilitation dans tous ses droits, sans préjudice d'une peine correctionnelle prévue au 1er paragraphe du présent article.
Toute personne coupable du crime d'apostasie (Zendagha) sera, à moins qu'elle ne se repente au préalable, punie de la peine de mort. »

La mort, donc. Au nom du respect. Que l’on retrouve dans beaucoup de législations de ces pays.

Le blasphème est en France une notion par nature inconstitutionnelle et toute Loi qui pénaliserait l’offense religieuse serait contraire à l’article 18 de la Declaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui compose et même assoit, notre bloc de constitutionnalité.

Sur le plan du Droit européen des Droits de l’Homme, une évolution a marqué ces vingt dernières années. L’arret Otto-Preminger-Institut contre Autriche du 20 septembre 1994 marquait l'époque d'une conciliation encore difficile de la liberté d’expression avec la liberté de croyance. L’affaire portait sur la confiscation du film " Le concile de l’amour", dans lequel Dieu, Jésus et Marie étaient respectivement représentés en un vieillard sataniste, un pervers et une fille légère.
La cour Européenne a jugé que cette représentation provocatrice était «inutilement offensante», dans un contexte où le catholicisme était encore majoritaire, évoquant dans sa motivation, un besoin impérieux de préserver «la paix religieuse» (sic), justifiant subséquemment que les juridictions nationales puissent valider la confiscation et l'interdiction de ce film, sans qu'elles ne violent l'article 10 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales...

Dès lors, la question de la prévalence d'une liberté fondamentale sur l'autre, en l'espèce la liberté d'expression et la liberté de religion mises en balance, a longtemps été tranchée par le marqueur de l'offense et donc, par la question très subjective du respect qu’on impose à l’autre : il s'agit alors de savoir si un acte manifeste une hostilité à la religion : il sera dès lors protégé par l'article 10. A l’inverse et cet acte constitue une «offense» à l’objet du respect de l’autre, il ne le sera pas. Ce raisonnement laissait, on le voit, une -bien trop- grande marge d'appréciation des États, dont la critique a fulminé en 2005, lors de l'affaire I. A contre Turquie. L'offense ou l'irrespect posent les jalons d'un raisonnement hautement critiquable, par lequel on suppose que tout croyant se sentirait offensé d'une oeuvre qu'il n'a pas à connaître et qu'il peut s'abstenir de regarder. Critiquable en outre, car la notion de paix religieuse postule de facto une protection qui ne coiffe que les religions majoritaires au détriment des autres, ce qui enferme une contradiction majeure, s'agissant d'une liberté fondamentale absolue (art. 9.1 CESDH). En 2006, la Cour européenne des Droits de l'Homme a donc revu cette position, en réhabilitatant une conception plus objective de l'atteinte à la liberté de croyance et en consacrant une primauté de principe à la liberté d'expression. Sans supprimer le recours au critère de l'offense, la Cour va progressivement adjoindre d'autres critères tels celui de l'ampleur de la diffusion, de l'auteur du blasphème, du public touché et de la gravité de la sanction. Une faible amende sanctionnant une affiche nationalement diffusée et ridiculisant Mahomet ou le Christ ne sera ainsi pas considérée de la même manière qu'une peine privative de liberté sanctionnant une caricature du Pape. Le Droit européen semble, de ce point de vue, encore amendable.

En bref, la sanction juridique du respect de la religiosité , recirpoque de celui de l' Etat, aurait par conséquent, des influences en France à double titre, en droit interne mais aussi sur le plan du droit européen en contribuant à resserrer l’étau que constitue parfois la plus grande marge d’appréciation.

Puisque les mots semblent se jouer des réalités et des enjeux dans les discours d'un président qui inquiète de plus en plus de français, l'on peut assurément parler ici et s'agissant des formules jupiteriennes creuses du jour devant le Congrès, d'une hérésie républicaine...

Date de dernière mise à jour : 09/08/2018

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