COEXISTER : défense de la laïcité ou promotion d’un œcuménisme idéologique ?

Interfaith
 
Le vendredi 8 mars 2018 avait lieu à la Communauté Spiritaine, dans le 5e arrondissement de Paris, une conférence de l’association Coexister qui présentait la troisième édition de l’InterFaith Tour.
 
1) Qu’est-ce que Coexister ?
 
Coexister est une association loi 1901 qui, selon sa page Facebook[1], « est un mouvement de jeunesse apartisan et aconfessionel qui promeut la Coexistence Active en utilisant une méthode d’éducation par les pairs auprès de jeunes entre 15 et 35 ans. »
Définition très floue, qui ne permet pas vraiment de comprendre de quoi il retourne. Retenons pour l’instant que Coexister se présente comme une association qui ne revendique ni n’affiche aucune idéologie et aucune religion. Première chose que nous examinerons. Seconde chose, la « coexistence ».
Pour Coexister, la « coexistence » est « une méthode interactive qui crée du vivre-ensemble en s’appuyant sur les différences. Les différences se complètent et favorisent la compréhension de l’autre et de soi par l’interaction entre identité et altérité. ». Leur concept, donc ? La coexistence des différences identitaires, considérées comme complémentaires.
 
Mais de quelles « différences » est-il ici question ? « Diversité de convictions, unité dans l’action ». « Des jeunes de tous horizons culturels et de toutes convictions s’engagent pour la promotion d’une société laïque respectueuse et riche de sa diversité religieuse. ». Cela signifie que pour Coexister, une société laïque est une société de diversité religieuse. La laïcité consisterait en la coexistence de différentes religions, en tout cas des trois monothéismes. Bref, la laïcité serait l’autre nom de l’œcuménisme.
 
Or, que produit l’œcuménisme, en tant que principe du « vivre ensemble » ? Il produit une société quadrillée par des communautés religieuses, et non une société qui s’émancipe des identités religieuses pour proposer un cadre libre, où l’individu peut exister par lui-même, indépendamment de ses particularismes.
Car quid de ceux qui n’ont pas de religion ? De ceux qui en sortent ? De ceux qui s’en moquent ? Ils n’existent pas dans ce modèle de coexistence oecuménique. Sans même parler des athées, cette « coexistence des religions » oublie tous ceux qui refusent de se définir par leur appartenance ou leur non-appartenance religieuse. Coexister prône donc un modèle politique, c’est-à-dire une organisation de la Cité (ce qui prouve que loin d’être « apartisane », elle défend au contraire un véritable parti-pris), fondée sur la segmentation de la société en communautés religieuses vivant côte à côte. Une société qui de ce fait ne prend pas en compte ceux qui n’entendent pas se définir par le rapport qu’ils entretiennent à la religion.
Il ne s’agit pas ici de laïcité, mais de tolérance, ce qui n’est pas la même chose.
 
Pourquoi parlons-nous ici de tolérance ?
Appuyons-nous sur le texte de John Locke (1632-1704), philosophe anglais moderne, dont la pensée contribua à l’émergence du libéralisme. Dans sa Lettre sur la tolérance de 1690, le philosophe étudie la relation entre la cité céleste et la cité terrestre, entre le religieux et le politique. Témoin des troubles religieux et politiques qui ont marqué l’Angleterre du XVIIIème siècle, Locke réfléchit aux moyens de maintenir la paix au sein d’une société où existent plusieurs sectes protestantes. En opposition à son contemporain Thomas Hobbes (1588-1679), auteur du célèbre Léviathan, Locke pense que, pour obtenir la paix civile entre les religions, l’Etat ne doit pas se mêler des questions religieuses. Toutes les confessions, chrétiennes dans le contexte de Locke, doivent coexister au sein de la société civile. Mais ce modèle a ses limites : en sont exclus les athées (car nous dit Locke, ils ne croient pas et ne sont à ce titre pas fiables), et les catholiques qui sont « soumis » au Pape, donc à une puissance extérieure.
Le principe politique de la tolérance vise la coexistence des confessions, mais il exclut ceux qui n’en ont pas ou qui, s’ils en ont une, ne veulent pas être définis par elle. En outre, il définit les rapports sociaux par le prisme de la religion. La tolérance en tant que principe politique va à l’encontre du principe laïque, qui suppose au contraire que l’individu ne se définisse plus par sa religion (pas plus qu’il ne se définit par son sexe ou son appartenance ethnique), mais par sa raison et son libre-arbitre.
Coexister par ailleurs a recours au terme de « conviction ». Avoir des convictions, c’est considérer ses croyances comme certaines. Ainsi, nous aurions tous des convictions, des croyances auxquelles nous prêtons foi. Et il faudrait que ces croyances, ces certitudes, coexistent. Selon Coexister, l’agnosticisme, l’athéisme, seraient ainsi des convictions, au même titre que les croyances religieuses. En d’autres termes, toute thèse, toute opinion, dès lors qu’elle relève de la conviction, n’existerait en réalité, en positif ou en négatif, que par rapport à la question religieuse. Nous avons ici affaire au relativisme (tout se vaut, dès qu’il s’agit de « conviction »), à une posture idéologique et partisane qui prétend ramener à la religion toutes les positions sur le sujet, y compris celles qui nient l’existence de Dieu.
 
2) Qu’est-ce que l’InterFaith Tour ?
La page Facebook de l’événement[2] présente l’InterFaith Tour 2017/2018 : « De juillet 2017 à février 2018, ces jeunes de convictions différentes (juif, musulman, athée et chrétien) sont partis autour du monde à la découverte d’une centaine d’actions et d’initiatives interreligieuses. Ils ont aussi expérimenté leur quotidien en commun pendant 7 mois. Avez-vous déjà imaginé vivre 24h/24 ensemble lorsque que l’on a des pratiques et des modes de vie différents ? De mars à mai, ils entament une tournée de conférences pour témoigner de leurs expériences lors de cet incroyable voyage ! »
« Ce sont 4 jeunes de convictions différentes qui partent à la recherche d'initiatives œuvrant pour le vivre-ensemble et la coopération inter-convictionnelle pendant 7 mois dans 20 pays. Leur but ? Recenser, promouvoir, connecter et créer des contenus pédagogiques. »
Nous voyons que la rhétorique néo-lockienne est de nouveau employée via l’idée de « conviction ». Nous avons déjà relevé que l’« athéisme » est considéré comme une conviction et que seuls les trois monothéismes sont représentés.
Donc, nous pouvons dire que l’InterFaith Tour est une sorte de circuit-Club Med-œcuménique-des monothéismes-et-de-l’athéisme-en-vadrouille-dans-le monde. L’athéisme y figure en tant que repoussoir, puisque le critère identitaire majeur demeure le critère religieux.
 
 
3) La conférence du vendredi 8 mars 2018.
Dans la salle, des produits dérivés sont proposés à la vente.
produits en vente
 
livres en vente
 
T Shirt
La salle se remplit lentement, mais sûrement. Il y a du monde, la salle est pleine.
 
Flyers disposés sur les chaises
En guise d’introduction, Samuel Grzybowski, fondateur de Coexister, fait un speech tout sourire, content que son association ait pu être présentée à 95.000 écoliers, collégiens et lycéens.
Il évoque ensuite le premier « exercice », petit jeu par lequel l’association débute toujours ses interventions en milieu scolaire. Il s’agit pour les élèves, face aux quatre animateurs-Coexister, de jouer aux devinettes : qui est qui ? Autrement dit, qui est le musulman, qui est le juif, le catholique et l'athée ? Le but de la manoeuvre : déjouer les préjugés... Et oui, quelle surprise : on n'a pas forcément le visage de sa religion ! Ceci pour prouver que la religion n’est pas liée à une quelconque dimension ethno-morphologique (la « race » diraient certains). En conséquence de quoi, il ne saurait exister de « racisme » envers une religion.
Il est fort louable que Coexister nous apprenne ainsi que le racisme anti religieux n’est pas possible.
Après cette mise en bouche, le cœur de sujet : la troisième édition du tour du monde « interconvictionnel ». Un musulman, un catholique, une juive et une athée ont donc parcouru 20 pays différents (deux semaines par pays), rencontrant des gens qui pratiquent « l'interconvictionnalité ». Découvertes, regards croisés sur les initiatives de dialogues inter religieux et inter communautaires.
 
Notre quatuor en a rapporté des petits films, des interviews et des souvenirs de voyage rigolos. Dans une ambiance extatique tout à fait comparable à celle qui caractérise les cultes évangélistes américains, les protagonistes nous relatent une série d’anecdotes, pittoresques et plus ou moins intéressantes.
Quels pays ont-ils parcourus ? S’agit-il de pays où des minorités sont discriminées, persécutées en raison de leur religion ou de leur athéisme ? Non. Pas de Maghreb, pas d’Afrique subsaharienne, pas d’Asie centrale.
En revanche, les USA, le Mexique, Cuba, le Pérou, la Nouvelle-Zélande, Madagascar, l’Estonie, la Finlande... Autant de pays où la question du religieux n’est pas ou plus une source de conflit, si on excepte le Liban et le Sri Lanka.
De leur passage au Liban et au Sri Lanka justement, on aurait pu espérer des jeunes gens une ébauche de critique et de réflexion sur ce qu'est le communautarisme et sur ce qu'il a pu produire de pire, à savoir les guerres religieuses des 40 dernières années au Liban et la purge des Tigres Tamouls au Sri Lanka, à la fin des années 2010. Mais de ça bien sûr, il n’est nullement question. On se demande alors quelles auraient été les réactions du quatuor au Pakistan, en Arabie saoudite, en Egypte ou en Mauritanie…..
Seul petit bémol à cette peinture béatement idyllique : une jeune fille évoque tout de même les difficultés qu’elle-même et sa coéquipière ont rencontrées au Liban, subissant les "regards sales" de certains hommes et leurs insultes en arabe. Qu'en concluent-elles ? Quelle réflexion en tirent-elles ? Nada. Rien. Tout au plus peuvent-elles dire que c’est un pays un peu machiste : aucune corrélation avec le contexte religieux.
À la fin de la conférence, c’est l’heure de la quête.
Les intervenants font appel à la générosité du public pour le prochain voyage : il manque 20.000 €. Un des intervenants vient pourtant de protester contre les maigres 5000 € alloués à un prêtre catholique qui s'occupe d'une décharge à Madagascar... Et Coexister de vendre ses produits dérivés et d’inciter aux dons, lesquels ouvrent droit à des réductions fiscales.
Qu’une association promeuve l’interconvictionnalité, nouveau nom de l’œcuménisme, relève d’un prosélytisme idéologique qui n’est pas en soi condamnable, marchandise parmi d’autres sur le vaste marché du religieux.
Que Coexister interprète la laïcité comme un dialogue inter-religieux impliquant une vision communautariste à l’anglo-saxonne dérivée de la vision lockienne, qu’elle milite pour cette conception idéologique, ne pose pas problème. Nous sommes en démocratie ! Chacun est libre de diffuser son agit-prop. Le problème réside plutôt dans la confusion délibérée qui est entretenue entre œcuménisme et laïcité.
Car cette vision anglo-saxonne évacue complètement le lien indissociable qui unit notre laïcité à notre République, dans laquelle la citoyenneté de chaque individu prévaut, et non sa croyance ou son incroyance. La République française ne reconnaît aucune communauté, elle ne reconnaît que des individus qui ont acceptent la loi commune. Autrement dit, la République Française se fonde sur la non prise en compte des appartenances confessionnelles. Le modèle vanté par Coexister est donc l’antithèse de la laïcité républicaine française.
Il est donc très problématique que la vision militante et faussée de la laïcité de Coexister soit dispensée dans les écoles, collèges et lycées, le tout avec le financement du contribuable.
Quand on sait par ailleurs que Coexister promeut le HijabDay, qu’elle tient un stand au Rassemblement annuel des musulmans de France (RAMF) organisé par l’UOIF (vitrine des Frères musulmans en France) et qu’elle affiche sa proximité avec des associations comme le CCIF, Lallab, etc.[3], on ne peut qu’être inquiet des risques d’entrisme frériste.
La jeunesse est pour la liberté et la paix. Lui faire avaler la pilule du communautarisme, l’obliger à envisager l’autre et la société uniquement par le prisme du religieux, la séduire par une gentillesse débordante, des sourires béats, et un discours contre « la haine » et pour « l’ouverture aux autres », s’apparente à un sabordage insidieux des piliers qui nous constituent. Coexister fait du prosélytisme idéologique en diffusant une propagande oecuménique sous couvert de discours sur la laïcité. Coexister diffuse un modèle communautariste religieux d’inspiration lockienne avec les deniers et le soutien de l’Etat.
Il s’agit là de la vitrine clinquante et propre sur elle d’un modèle culturel qui, en réalité, est antinomique au modèle français. La où la France émancipe l’individu en le sortant de son carcan communautaire, celui-ci le réduit à une étiquette confessionnelle. L’association en outre banalise - consciemment ou pas – l’islamisme des Frères musulmans en promouvant la visibilité dans l’espace public du dogme religieux, rejoignant en cela les prescriptions fréristes d’un islamisme en tant que fait social, politique et religieux.
 
Pierre-Rodolphe Tran Van et Sophie Valles
 
Annexes
 
Texte de présentation de Coexister sur Facebook :
Coexister est un mouvement de jeunesse apartisan et aconfessionel qui promeut la Coexistence Active en utilisant une méthode d’éducation par les pairs auprès de jeunes entre 15 et 35 ans. La coexistence active est une méthode interactive qui crée du vivre-ensemble en s’appuyant sur les différences. Les différences se complètent et favorisent la compréhension de l’autre et de soi par l’interaction entre identité et altérité. Ainsi, la cohésion sociale est créée non plus « malgré » mais « grâce » aux différences. Pour les jeunes de Coexister, le parcours en trois étapes successives, vécues systématiquement en commun, permet de mettre en œuvre cette coexistence : * Le dialogue qui permet d’apprendre à se connaître * La solidarité qui permet de dépasser le simple cadre du dialogue en agissant ensemble, au service de la société * La sensibilisation qui permet à ces jeunes de devenir des agents de la coexistence active. Tout ce processus est accompagné par des modules de formation dispensés dans un cadre facilitant la co-éducation de ces jeunes sans distinction de genre, de convictions et d’origines. NOTRE SPECIFICITE Derrière la devise « Diversité de convictions, unité dans l’action », des jeunes de tous horizons culturels et de toutes convictions s’engagent pour la promotion d’une société laïque respectueuse et riche de sa diversité religieuse. Contrairement à d’autres structures interreligieuses existantes, Coexister n’est pas simplement une association de dialogue. Pour Coexister, l’interconvictionnel est avant tout un outil pour mieux vivre ensemble. Reconnue d’intérêt général, l’association Coexister regroupe aujourd’hui plus de 2500 adhérents dont 350 jeunes en responsabilité dans près de 45 groupes locaux en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et en Angleterre. Nos ateliers en milieu scolaire ont déjà permis la rencontre de près de 70 000 jeunes, sensibilisés à la laïcité, à la liberté de conscience et à la liberté d’expression. DE FORTES PERSPECTIVES D’ÉVOLUTION Nous voulons développer notre maillage territorial, notamment dans les quartiers prioritaires, et répondre efficacement aux nombreuses sollicitations en nous appuyant sur nos partenaires : l’Observatoire de la laïcité, l’Elysée, le CESE, l’Agence du Service Civique, ou encore le Conseil de l’Europe. Notre objectif est de passer de 45 à plus de 100 groupes d’ici deux ans et à 100 000 jeunes sensibilisés par année scolaire. C’est la multiplication de nos actions concrètes sur le terrain qui fera de Coexister un acteur incontournable de la promotion du vivre-ensemble et de la pédagogie de la laïcité auprès des jeunes. POURQUOI SOUTENIR ET REJOINDRE COEXISTER ? Bien avant qu’émerge le mouvement citoyen du 11 janvier, nous avons traduit par nos actes et sur le terrain l’esprit qui animait les cortèges. Chacun de nos groupes apporte les réponses concrètes aux incompréhensions qui engendrent trop souvent la haine et la violence. Dans le climat actuel, il est plus que jamais nécessaire de proposer des espaces neutres et citoyens de rencontres et d’actions entre jeunes de tous horizons pour créer de la cohésion sociale.
 
[1] https://www.facebook.com/pg/coexister.paris.sud/about/?ref=page_internal page consultée le 10/03/2108. Texte complet en annexe .
[2] https://www.facebook.com/events/181103109315309/ page consultée le 10/03/2018.
[3] Pour rappel, Coexister est la branche française du Global Interfaith Youth Network - Religion for peace qui en 2015 avait pour présidente honoraire Meherzia Labidi, députée tunisienne Ennahda et comme membre du CA Abdallah Ben Baya, ancien vice-président de l'Union des Ulémas de Youssef Al Qaradawi... Coexister est bien sûr adoubée par l'Observatoire de la laïcité de Bianco-Cadène (Source Prochoix).

Date de dernière mise à jour : 02/05/2018

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